Ce que Dieu a fait pour sauver les artistes

Dieu pense : “Il me faut un truc pour ramener les brebis égarées, celles qui au bord du chemin ont déniché des flaques de merde et s’y sont vautrées, puis elles ont continué dans la liberté, vers les cimes égouttées, vers les flammes molles. Puis elles ont commencé à se lécher les sabots, d’abord les leurs, puis les sabots des autres brebis égarées, et la langue, les paupières et tout le reste, qui pendait. Elles se sont roulées à l’intérieur de leur folie, à bêler comme des enclumes, à s’automutiler contre des arbres aux épines grosses et empoisonnées. Il me faut un truc pour celles-là, il me faut un symbole. Si je leur dis venez, elles ne viendront pas. Elles préfèrent la frénésie. Si je leur annonce ce qui est vrai, elles ne me croiront pas. Elles préfèrent gueuler des phrases qu’elles ont elles-mêmes inventées. Si je leur explique ce qui est juste, elles bêleront encore plus fort, elles se paieront ma tête, et elles se noieront dans des tonneaux de vin plutôt que d’y prêter l’oreille.”
Alors Dieu inventa la Beauté.

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Devinette

— Il a planté des volcans dans des nappes de brume. Il a lancé des peuples les uns contre les autres dans des guerres interminables. Il a inventé l’océan, l’enfer grouillant et salé, les falaises blanches, puis il a inventé le désert, où le ciel appuie sur la terre jusqu’à s’y fondre et jusqu’à ce qu’elle s’évapore, de sorte que le ciel et la terre échangent leurs places. Il a inventé la peur, la mélancolie, l’ingratitude, le pardon. Il a inventé l’Amazonie. Il a inventé le Mexique et la Russie. Il a inventé la vengeance, et tout de suite après : l’amour.
— Mais alors c’est Dieu, le gars ?
— Non, c’est Shakespeare.

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Toute cette histoire a commencé…

Toute cette histoire a commencé un matin lorsque j’ouvris une enveloppe à mon nom, déposée dans ma boîte aux lettres, à l’intérieur de laquelle se trouvait une contravention pour excès de vitesse. J’avais vu le flash crépiter, près des Ponts Jumeaux, sur les allées de Brienne. La contravention en elle-même n’avait donc rien d’étonnant. Je l’attendais. Mais c’est la manière dont elle était rédigée qui était singulière. Les premiers mots déjà :

Cher Monsieur, il semblerait que vous ayez roulé excessivement vite. Il y a des lois pourtant, dans ce pays, des conventions démocratiquement sonnantes et trébuchantes, et des règles sous ces lois, des usages, un velours, et finalement un éthos auquel nous vous demandons d’adhérer comme s’il vous était maternel.

La suite était plus étonnante encore :

Près du canal, vous n’avez peut-être pas remarqué cet objet rond en hauteur, devant l’école publique. Peut-être regardiez vous l’eau à la couleur lascive, ou bien les platanes majestueux, insolents et sales. Quoi qu’il en soit il vous faudra vous acquitter au plus vite de cette dette que voilà contractée.

Il y en avait trois pages. J’ai pensé, amusé, qu’un stagiaire de la cité administrative avait fait une plaisanterie, j’ai payé l’amende sur le site web du gouvernement et suis passé à autre chose. Le lendemain, je reçus une facture de gaz, une fiche de paye et une publicité pour des fourmicrondes, toutes les trois rédigées dans une langue admirable, aux déhanchés rimbaldiens, une langue descriptive, jazzy, brûlante.

Les fourmicrondes dans votre maison grésilleront comme de petits oiseaux malades, et chaufferont par un étrange mystère (un mystère du ventre et de la lumière) vos colliers de haricots, et la chair blanche et rouge de vos saucisses éternelles !

Tout de suite j’ai acheté ce fourmicronde, puis décidé d’enquêter auprès de mes voisins. Aucun d’entre eux n’avait remarqué en ouvrant son courrier la moindre anomalie. Je demandai à Madame André de me montrer ses factures : elles étaient toutes formidablement écrites ! Il me sembla que Madame André tout à coup avait peur de moi, lorsqu’elle m’assura qu’elle n’avait jamais reçu de factures écrites “dans une autre langue que le français”.

Depuis ce jour, je ne reçois moi aussi que des factures, des bulletins de salaire, des fiches de paye, des formulaires à remplir, des notices administratives et des communiqués municipaux, écrits dans une langue hallucinatoire et métaphysique, très riche, mais légère. Je ne reçois que des lettres écrites en français !

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Le trognon de chou

J’y vais ce matin, à la pierre, au marteau, au creux terrible de la matière,
Je vais sculpter mieux que jamais, ou en tout cas je le pense, je m’efforce de le penser, j’essaye,
Je prends de l’argent, je le brûle en tous sens, et des bulles géniales éclatent, fluorescentes,
Je pense aux montagnes avec de la neige, j’ajoute du bois, du fer, je brûle tout, je casse les jointures,
Dans l’atelier autour de moi je ramasse le moindre copeau et je lui donne vie, je le surajoute,
Je frappe avec ma gueule, je frappe avec mes yeux morts,
Je pense aux croix saintes sur des chemins de pierres jaunes abandonnés dans les nuages et les chênes-verts,
Je pense à l’amour, à son vertige quand on a envoyé un message et que la fille n’y répond pas,
Je tabasse les coulures d’argent, je veux mieux, plus définitif, balèze,
Le bois je le soumets à l’interrogatoire des étincelles,
Je me souviens des égratignures purulentes après les chutes de vélo et de ce gendarme écrabouillé au bord de la route quand papa au lieu de freiner…
Je me souviens du silence sous une dalle où j’ai trouvé des bouteilles de vin vieilles comme des dinosaures,
Je continue à frapper et ma sueur et mon sang se mélangent à mes coups au point d’entrer dans la pierre,
Et je continue à griffer le silence et je continue parce que
Je voudrais enchaîner l’enfer !

Le résultat est terrible : un trognon de chou rabougri, sans couleur, morveux, échevelé, une craquelure sans âme et par-dessus des virgules gluantes.
— Qu’est-ce que c’est ? demande ma logeuse affolée lorsque le lendemain elle me retrouve ivre mort au milieu des poèmes.
— C’est ma peur.

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Un chameau à Toulouse

Un chameau à Toulouse, rue des Couteliers : oeil globuleux à la pupille en bâton comme celle des chèvres, une bête affreuse, sale, aux poils roux. Les voitures le suivent. Je lui demande : “Qu’as-tu fait ?” Il ne me répond pas. Il avance vers la Place du Salin. “Où vas-tu ?” Il ne me répond pas non plus. Le lendemain, aucun journal n’en a parlé. J’appelle ma femme : “Tout le monde porte un masque dans la rue, même les punks, et j’ai vu un chameau rue des Couteliers.” C’est le signal qu’elle attendait : “Il est temps de déménager.”

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Sucre

Il suffit de mettre du sucre, sans le dire à personne. Un peu de sucre dans le pain, rien qu’un tout petit peu, et ta boulangerie devient la meilleure de la ville, les clients font la queue parfois pendant une heure, tu te payes des vacances en Sicile. Un peu de sucre sur ta viande, et la boucherie remporte des concours, les restaurants remplissent ton carnet de commande. Un peu de sucre dans tes livres, et on t’invite à la télévision. Puis le sucre, tôt ou tard, se transforme en alcool. Les pages des livres chauffent. La viande se réveille. Le pain se lève comme un fantôme. Mais ils sont dans tes filets, tu les tiens, tu les emportes, hier sucrés, aujourd’hui camés jusqu’à l’os. Ils te maudiront, ils mentiront à ton sujet, et ils ne t’oublieront jamais. Achille avait du sucre sur son épée.

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Les démons

Les démons ne sont pas moins insignifiants que tous les autres êtres de la Terre et du Ciel. Ils ne sont pas moins insignifiants par exemple que cet homme avec son sac sans forme, en route peut-être vers un bureau quelque-part, ou que ces deux femmes en colère, ou que ce député anxieux, ou que cet ange vagabond avec ses plumes blanches et grises, mouillées, ou que ces deux enfants qui passent en bas de chez moi après l’école, avec leurs trottinettes et leurs caprices (je les entends quand la fenêtre est ouverte : grincement des trottinettes, crissement des caprices…  impossible de travailler !). Les démons, comme tout le monde, mangent, et quand ils n’ont pas mangé ils s’énervent comme tout le monde. Ils grattent les briques des maisons. Ils font semblant d’écouter le prêtre quand il s’emporte un dimanche parce que ceci ou cela n’est pas comme il faudrait. Ils s’inscrivent à des activités le jeudi, sport ou bridge, l’été ils se baignent, ils créent des associations “loi 1901” et ils font l’amour de temps en temps (ils font l’amour avec des cauchemars en général : ils adorent les cauchemars). Et quand l’occasion se présente, parce que ce sont des démons après tout,  ils achètent une âme à quelqu’un qui voudrait être plus grand, plus riche, ou offrir à sa fille, pour son anniversaire, un poney, pour qu’elle arrête enfin de le faire chier. Ce n’est pas plus compliqué ou bizarre que cela, et, disons-le, ce n’est pas très intéressant. C’est de la sociologie. C’est déjà de la télévision. Si le ministère de la culture et de la communication faisait correctement son travail, les démons auraient des cartes vitales et des logements subventionnés.

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Le fou et le roi

Le jeune roi convoque un fou récemment embauché par le Grand Chambellan et lui demande une chanson, des plaisanteries, un tour avec un chien et des grelots, un masque, puis un mime.
— Un mime non, dit le fou. Les fous ne miment jamais.
— Tu n’es pas le premier que je rencontre, rétorque le roi étonné par l’insolence du jeune homme. Les autres mimaient.
— Alors, ils n’étaient pas fous.
— Je te dis qu’ils l’étaient.
— Pardon Sire, mais ils ne l’étaient pas.
— Qu’étaient-ils dans ce cas ?
— Des mimes.
—  Tu n’as qu’à mimer un mime et voilà.
— Pardon Sire, mais c’est impossible.
— Quoi, un fou ne peut-il mimer un mime ?
— Non, car dans ce cas il deviendrait mime.
— Et si le mime mime un fou, que devient-il ?
— Le mime reste mime, voilà pourquoi nous sommes d’une espèce rare, alors que les mimes, les mimes qui imitent des fous, sont partout. Vous même votre grâce…
— Que dis-tu ! s’emporte le roi.
Puis il s’adresse au bourreau :
— Qu’on en finisse. Cet homme me gêne.
Aussitôt, le bourreau coupe la tête du fou, et le fou disparaît, puis un homme exactement de la même taille, avec le même visage trait pour trait, et la même tenue, pareillement froissée, apparaît devant l’entrée.
— Comment est-ce possible ! s’écrie le roi. Imposteur, je t’ai tué ! Imposteur, tu n’es pas lui, tu es déguisé ! Tu l’imites.
— Qui ?
— Tu imites le fou.
— Non, répond le fou, ou bien je serais mime.
— Mais comment as-tu fait ?
Le fou ne répond pas. Le bourreau propose de loin, le roi acquiesce :
— Tranchez-la.
Le bourreau tranche la tête au nouveau venu, mais cette fois le fou ne disparaît pas. Son cadavre est au milieu de la salle de banquet. Aucun autre fou n’apparaît. Les convives passent au dessert et oublient assez vite ce qui s’est passé. Seul le roi continue d’y penser. Il y pensera toute sa vie : cet homme dont la tête fut coupée l’avait-il mérité ?
Ce sera un bon roi.

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La pierre

C’est l’histoire d’une pierre ramassée impatiemment. Je la mets dans ma poche, c’est ma pierre, je la tiens, je vais écourter des leçons à l’université, en chaire je casse une chaise, puis je suis en terrasse, une étudiante me regarde, et j’ai ma pierre, je tiens ma pierre dans ma poche. Je discute avec la serveuse. Elle a des parents fonctionnaires et un ex au Japon. Au loin, j’aperçois le nouveau cimetière ; un enfant là-bas a déposé un noyau d’abricot sur la tombe de sa grand-mère, un enfant déiste et apeuré, mais moi j’ai ma pierre, ma petite pierre, mon caillou. La boulangère n’a pas la monnaie, j’entends sa caisse-enregistreuse : le cliquetis des millions… et je descends la rue, avec ma pierre. Ensuite je l’ai perdue, ma pierre, je ne sais pas comment, que voulez-vous, pierre qui roule… etc., et depuis je déteste la mer, la solitude de la mer. Je la déteste parce que je la comprends.

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Lucie là-haut

Bernard ce matin en décrochant son vélo a vu sur l’antivol des symboles irrités. Il s’est passé quelque chose pendant la nuit, ou bien les volets de Lucie, au-dessus de l’épicerie, ne seraient pas ouverts. Les zones du ciel ont perdu de la hauteur. Bernard prend le vélo, il roule, devant l’épicerie il tourne la tête. Un camion passe, le feu est trop bas, le chauffeur n’a pas vu, puis c’est les gyrophares aux ailes d’ange, la civière royale, les pompiers aux casques d’or — et Lucie là-haut que tout le monde ignore, sauf Bernard tout à l’heure qui a senti quelque chose, “Lucie la joie de vivre”, suspendue à sa poutre comme un fruit.

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Vacances d’été à la montagne

Vacances d’été à la montagne : devant moi une citerne d’acier, comme au bras d’un géant une petite dame au cœur vide. En y frappant j’ai déplié l’eau noire. Les vaches se sont approchées. Elles s’approchent toujours, il paraît. Un berger passait avec son chien complètement con, et ses moutons qui tout de suite inspirent des paraboles. Son téléphone a sonné. C’était sa femme, ou un type du village en bas ; quoi qu’il en soit le pâtre gueulait. Les fleurs sous le soleil, des pâquerettes, se trompaient de côté. Quant à la croix de pierre, près de la clôture et des ronces, dans les vagues baroques, elle penchait — et du coup moi je picolais, et j’écoutais dans mon verre à la recherche d’un souvenir immense et incomplet comme l’amour seul sait être immense et incomplet. C’était moi, en fin de compte, ce berger.

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Vide évidence

Lui : les platistes confondent le gros bon sens et la raison. Leur gros bon sens dit : “il est évident que la Terre est plate”, donc pour eux elle est plate, fin du débat. Tu peux leur prouver tout ce que tu veux, ils ne te croiront pas, parce qu’ils ne doutent pas, ils ne doutent de rien, ils ont une confiance aveugle en leur gros bon sens. Et selon leur gros bon sens, en effet, et selon le mien d’ailleurs, selon le gros bon sens de tout le monde, il est clair, il est évident — c’est l’évidence même ! — que la Terre est plate.
Moi : Rappelle-moi déjà pourquoi tu ne crois pas en Dieu ?
Lui : Parce que c’est évident : Dieu n’existe pas.

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Deux mains

La main droite est gauche si la main gauche est adroite.

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Vive la Cigale !

La Cigale, ayant chanté
Tout l’Été,
Se trouva fort dépourvue
Quand la bise fut venue.
Pas un seul petit morceau
De mouche ou de vermisseau.
Elle alla crier famine
Chez la Fourmi sa voisine,
La priant de lui prêter
Quelque grain pour subsister
Jusqu’à la saison nouvelle.
Je vous paierai, lui dit-elle,
Avant l’Oût, foi d’animal,
Intérêt et principal.
La Fourmi n’est pas prêteuse ;
C’est là son moindre défaut.
« Que faisiez-vous au temps chaud ?
Dit-elle à cette emprunteuse.
— Nuit et jour à tout venant
Je chantais, ne vous déplaise.
— Vous chantiez ? j’en suis fort aise.
Eh bien !dansez maintenant. »

On comprend mal cette fable. La Fontaine l’a écrite dans un monde catholique. Chez les catholiques (comme chez les Grecs du reste) refuser l’hospitalité et l’aumône est un péché de la pire espèce.

La Fourmi est l’incarnation bestiale de ceux qui ne jurent aujourd’hui que par les politiques d’austérité, et disent à ceux du Sud, quand ils voient nos façades colorées, notre humour, nos jupes, nos bistros, notre appétit sexuel, nos plages scintillantes, notre vin plein d’étoiles et notre joie de vivre : “vous nous le paierez”.

La Fourmi c’est le peureux de la parabole des talents, le Lévite de la parabole du bon Samaritain, et le riche refusant au mendiant Lazare jusqu’aux miettes tombées de sa table.

La Fourmi crèvera toute seule avec son envie, et nous la pardonnerons. En vérité, nous l’avons déjà pardonnée. Nous prierons pour elle dans l’hiver et la nuit, et nous chanterons, et nous danserons comme elle l’a suggéré, et nous mourrons, c’est vrai — mais, poètes, nous mourrons d’avoir été en vie.

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Vendanges — C. F. Ramuz

Le monde tient tout entier dans le pressoir, ce soir, mais il tient tout entier partout où qu’on se trouve, parce qu’il est parfaitement satisfaisant partout pour nous : quand il grince et gémit et plaint ainsi dans une demi-nuit ; quand ailleurs il frissonne de feuilles dans la lumière ; quand il sent à la fois fort et doux, acide et sucré, et vous saoule la tête et le coeur avec ses odeurs, mais ailleurs c’est avec des voix, avec son soleil, avec ses feuilles, ses bêtes.
Car où qu’on se trouve est la plénitude, et c’est qu’on la porte en soi-même.
Depuis, on a passé toute sa vie à essayer de la retrouver. Et, selon qu’on la retrouvera ou qu’on ne la retrouvera pas, on aura vécu ou on n’aura pas vécu.
Il faut revenir à l’enfance et se la réincorporer, si on veut avoir été pleinement ; il faut avoir décrit tout le cercle pour être.
Il faut que l’homme ait ajouté à sa dernière saison cette première, qu’il y soit revenu pour un enrichissement dernier.

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La guêpe

Je me souviens dans l’été de nos patins de fer sur la neige rousse des tourillons d’avoine. Je me souviens des colonnes de sable, des escargots magiques, du lierre, d’une guêpe sous une jupe blanche, des lacs, des bicyclettes, du blé coupé, des corneilles méchantes et des tombereaux de fleurs fatiguées. Ensuite, la guêpe l’a piquée et moi, eh bien, je fredonnais.

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Le collecteur de beauté

— Que fais-tu comme métier ? — Je prends des barres à mine et je me les enfonce dans les yeux, je casse des émeraudes avec mes dents. Je me roule, je me désespère dans la beauté. Je demande à Dieu des trucs invraisemblables. Je pleure pour des gens que je ne connais pas. Je donne des coups de pied dans des drapeaux, mes pieds s’emmêlent, c’est con, je dégringole dans la farine de Galilée. Je tabasse des tyrans à peau d’écailles, une sacrée bagarre. Je picole pendant des heures, des vins hallucinatoires, la gueule dans le seau carrément. Je creuse la terre près des villes, au cas où on aurait manqué quelque chose. Je ressens en moi vibrer l’océan pacifique, les paquets d’eau salée, les requins grands comme des granges. Je me souviens de tout. J’oublie, puis je m’en souviens encore. J’entasse des sirènes sur mon dos, je leur fais traverser la forêt. Elles sont lourdes mais elles ont une odeur géniale de cuir et de miel brûlé. — Mais à quoi ça sert tout ça ? — A rien, dieu soit loué. — Mais on te paye ? tu es payé ? — Je suis Midas. Tout ce que je touche devient ma paye. — Mais du coup, c’est quoi, ton métier ? — Poète, collecteur de beauté.

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Quoi, erratique ?

Quoi, erratique ? Qu’est-ce qui est erratique ? Le hasard est-il erratique, monsieur le juge ? La volonté de Dieu, c’est-à-dire la volonté du Hasard, est-elle erratique ?  Les saccades dans l’ombre, la gifle des épées dans le mazout arc-en-ciel, sont-elles erratiques ? Croyez-vous que l’énergie pompée par le chêne, la terre mouillée, et la forme des œufs, monsieur le juge, hein, la forme des œufs monsieur le juge… croyez-vous que tout cela est erratique ? Croyez-vous que la chance est erratique ? Croyez-vous que les disques de fumée dans l’air, la forme crémeuse des nuages et la peau violette des nourrissons, et les bagarres devant les boîtes de nuit et la saillie géniale, la saillie théologique, la saillie meurtrière, monsieur le juge, quand le plaisir et la mort sont exactement le même signe, croyez-vous que tout cela est erratique ? Rien n’est erratique, parce que tout est voulu par le Hasard. Le vol de cet oiseau n’était pas erratique, pas plus que le tir de ce chasseur lorsqu’il a tué mon frère. Seul le néant est erratique. Mon frère, maintenant, est erratique, mon frère qui tergiverse, depuis trois jours, dans la fonction du néant.

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Le coup d’avant

A l’université, j’ai dirigé des centaines de mémoires. Et à chaque fois qu’un étudiant n’arrivait pas à franchir une étape, c’était toujours pour la même raison : il s’était planté sur la précédente. Un étudiant n’arrive pas à récolter ses données ? C’est parce qu’il a mal formulé ses hypothèses. Il n’arrive pas à formuler ses hypothèses ? C’est parce qu’il a mal formulé la problématique. Il n’arrive pas à formuler sa problématique ? Alors il doit revoir son état de l’art.

Je pense souvent à cela en écoutant les écologistes. Nous ne sauverons pas la planète en essayant de sauver les arbres, en diminuant nos émissions de dioxyde de carbone ou en recyclant le verre ou le carton. Enfin si, nous la sauverons peut-être, mais nous n’arriverons pas à convaincre les êtres humains de le faire, personne n’y arrivera, et, donc, nous ne la sauverons pas. Il faut revoir le coup d’avant : qu’est-ce qui a foiré ? Qu’est-ce que l’être a perdu d’humain ? Pourquoi Nicolas Hulot n’a-t-il rien à voir avec Saint François d’Assise ? Il y a eu un divorce entre l’art et la politique, puis entre la philosophie et l’art, et finalement entre la philosophie et la politique. Ce divorce fut orchestré conjointement, et de main de maître, par le droit, la finance, la chimie et l’industrie du divertissement. À la morale fut confié le rôle d’arbitre, et le monde devint sans issue. L’être humain ne l’était plus, ou plus assez, pour préserver la nature, dès lors qu’au lieu de trouver sa place dans le cosmos, c’est-à-dire dans « l’ordre des choses », il déclara : « il n’y a plus de cosmos ! il n’y a pas d’ordre des choses ! » La méditation des Grecs, des Upanishads, des Chrétiens, censée aider l’étant à s’accorder à l’être — l’immanent humain à s’accorder au transcendant universel — devint une pratique dont le seul but était d’aider ceux qui la pratiquaient à s’accorder à leurs propres désirs. Privée de théoria, l’éthica se dérégla.

Nous avons raté le coup d’avant. C’est celui-là qu’il faut négocier, renégocier. Il faut rejouer cette partie-là : la querelle des universaux, puis Descartes, Rousseau, puis les synthèses apriori de Kant, puis Nietzche… C’est là que ça a foiré. « Nous n’allons tout de même pas revenir au Moyen-Âge » dit-on, eh bien il le faudrait pourtant, et d’une manière ou d’une autre il faudra y revenir, à l’âge médian, celui qui a vu le jour avec Saint Augustin et qui brillait encore dans l’âme de Shakespeare. C’est la seule condition pour sauver, comme ils disent, la Terre, la Vie, l’Homme. Et je dis bien « sauver », car il ne faut pas les préserver. C’est ce que les écologistes ne comprennent pas : le jeu auquel ils prétendent jouer n’est pas une téléologie. C’est une sotériologie. Leur argumentation et leur action devraient moins s’appuyer sur les causes finales que sur les buts premiers. Il faut retrouver l’Homme. Il nous faut redevenir humains. Renouer la race. Puis la Terre sera sauvée. C’est promis. Le Ciel aussi d’ailleurs. Même Nicolas Hulot sera sauvé !

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Jorge Luis Borges, Rythmes rouges

« J’ai désiré un hymne à la Mer avec des rythmes amples comme les vagues qui crient ;
À la Mer quand le soleil tel un étendard écarlate dans ses eaux flamboie ;
À la Mer quand elle embrasse les seins dorés des plages vierges qui assoiffées attendent ;
À la Mer quand ses hordes hurlent, quand les vents lancent leurs blasphèmes,
Quand brille dans ses eaux d’acier la lune brunie et sanglante ;
À la Mer quand sur elle verse sa tristesse sans fond
la coupe d’étoiles. »

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